Passion 💖 Musiques 🎶 Loisirs
23 Juillet 2026
FRANCE
Q
uand le mythe revient par la voix des conteurs
Il y a des histoires qui semblent avoir toujours existé, qui traversent les siècles sans perdre un pouce de leur pouvoir d'enchantement : Tristan et Iseut est sans conteste de celles-là.
Née au XIIᵉ siècle, héritière de la tradition celtique avant d'être transmise par les poètes normands, la légende nous entraîne de la Cornouailles à l'Irlande puis à la Bretagne. Elle raconte la rencontre de Tristan, neveu du roi Marc, et d'Iseut la Blonde, promise au souverain mais unie au chevalier par un philtre d'amour absorbé par erreur lors d'une traversée en mer.
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Bien avant Roméo et Juliette, le mythe avait déjà inventé les amants impossibles. Mais il va plus loin que la simple histoire d'une passion interdite. Ici, l'amour n'est pas un choix : il est une fatalité. Au-delà du désir, le philtre crée aussi une force qui échappe aux hommes, les dépasse.
Marie de France en a donné la plus belle définition dans son Lai du Chèvrefeuille :
« Belle amie, il en va ainsi de nous : ni vous sans moi, ni moi sans vous. »
Tout est déjà là. Deux êtres incapables de vivre ensemble, incapables également de vivre séparés. Leur seule délivrance sera la mort, qui transforme leur passion en éternité.
Au début du XXᵉ siècle, Joseph Bédier rassemble les différentes versions médiévales de la légende pour composer Le Roman de Tristan et Iseut, devenu depuis le texte de référence. C'est de cette œuvre que s'empare aujourd'hui la Compagnie du Vent Contraire, dans une adaptation mise en scène par Maëlys Simbozel, présentée au Festival Off d'Avignon, au Théâtre de la Nouvelle Étincelle.
L'option choisie est originale : lorsque le rideau se lève, tout est déjà presque terminé. Tristan agonise en Bretagne. À son chevet, Iseut la Brune tente de le rassurer tandis que lui scrute inlassablement l'horizon, espérant voir apparaître celle qu'il n'a jamais cessé d'aimer : Iseut la Blonde. De cette attente suspendue naît un immense retour en arrière où les souvenirs se succèdent comme les pages d'un livre que l'on feuillette une dernière fois : la rencontre, le philtre, la forêt du Morrois, le pardon du roi Marc, l'exil...
Mais ce qui distingue véritablement cette adaptation n'est pas tant le récit que la manière de le raconter.
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Maëlys Simbozel ne cherche jamais à moderniser Tristan et Iseut en le transportant artificiellement dans notre époque. Son geste est plus subtil. Elle transforme le mythe en conte contemporain, retrouvant ainsi ce qu'il fut avant d'être un texte : une histoire transmise de voix en voix.
Une narratrice devient la gardienne de cette mémoire. Comme ces conteurs qui, autrefois, réunissaient petits et grands autour d'un feu, elle entraîne les spectateurs dans un voyage où théâtre et récit se répondent sans cesse. Peu à peu, les tableaux prennent vie sous son regard, comme si les personnages naissaient de son imagination à mesure qu'elle les évoque. Cette mise en abyme confère au spectacle la douceur enfantine des histoires racontées avant le sommeil, lorsque l'imaginaire et le merveilleux prennent le pas sur le réel
L'ensemble de la mise en scène en découle. La mer n'est plus un simple décor ; elle devient un personnage vivant. Le merveilleux s'affiche sous les couleurs des légendes celtiques et de cette Bretagne mystérieuse dont Maëlys Simbozel est originaire.
Cette dimension onirique explique sans doute la grande sobriété du dispositif scénique, que je déplore un peu toutefois. Rien n'est démonstratif en effet, ce qui laisse place à l'imagination mais enlève selon moi une part de rêve. Quelques éléments suffisent ici à faire naître les lieux, tandis que les six comédiens endossent avec une remarquable fluidité l'ensemble des personnages. Le spectacle fait confiance à l'imaginaire du spectateur plus qu'à la profusion des effets. Un retour vers l'essence même du théâtre ?
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Cette volonté d'aller à l'essentiel s'accompagne de quelques changements par rapport au mythe : ainsi certains personnages disparaissent, d'autres sont réunis afin de renforcer la lisibilité dramatique. Mais la transformation la plus significative concerne sans doute la place accordée à Iseut.
Longtemps, la tradition médiévale a raconté l'histoire à travers le regard de Tristan. Ici, la parole féminine retrouve toute sa légitimité. Sans réécrire le mythe, Maëlys Simbozel en déplace subtilement l'axe central. Les aspects les plus misogynes des versions anciennes s'effacent au profit d'une vision plus fidèle à l'esprit des légendes celtiques, où les femmes jouissaient d'une liberté bien plus grande que celle que leur accordera ensuite le Moyen Âge. Le récit gagne ainsi en universalité sans jamais renier ses racines.
Ce choix résume finalement toute la démarche de la compagnie. Il ne s'agit ni de dépoussiérer un classique, ni de le détourner pour le rendre plus contemporain. Il s'agit de retrouver ce qui, depuis neuf siècles, continue de nous parler : le renoncement, le désir, la fidélité, le pardon, la liberté, la fatalité.
Accessible dès huit ans, cette adaptation réussit à établir l'équilibre entre la version d'origine et l'époque contemporaine. Elle respecte profondément l'œuvre de Joseph Bédier tout en retrouvant l'esprit des premiers conteurs.
C'est peut-être là que réside sa réussite : elle nous rappelle que les grands mythes ne vieillissent jamais ; ils s'adaptent simplement.
Sur cette scène de La Nouvelle Étincelle, Tristan et Iseut cesse d'être un monument de la littérature médiévale pour redevenir ce qu'il n'aurait sans doute jamais dû cesser d'être : une histoire que l'on se raconte, encore et encore, pour mieux comprendre ce que l'amour dans l'absolu, peut avoir de plus beau... et de plus tragique.
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Cath - L'Art de Cath
Chroniqueuse en toute Liberté
Tristan et Iseut
Texte de Maëlys Simbozel d’après Joseph Bédier
Mise en scène : Maëlys Simbozel
Assistée de Floriane Delahousse
Avec Lionel Correcher, Floriane Delahousse, Lubin Labadie, Aurélien Lejeune, Juliette Maurice, Maëlys Simbozel
Régisseur : Quentin Crunelle
Musiques : Constantin Alaïmalaïs
Costumier : Antoine Rabier
Compagnie du Vent contraire
Tristan et Iseut - PASSAGE PRODUCTION
Festival Off d'Avignon
Du 7 au 29 juillet (relâche les mardis).
À 15h05 (durée : 1h25).
Théâtre La Nouvelle Étincelle
Place des Etudes, 84000 Avignon
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