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Passion 💖 Musiques 🎶 Loisirs

🎭 Le Circuit ordinaire

  FRANCE 

 

D

ans un bar aux allures ordinaires, une femme silencieuse range et balaie. Un juke-box, un disque lancé : un chant slave envahit l'espace. D’un bouquet de fleurs, une en particulier attire son attention, et la nôtre. De cette banalité apparente émane déjà une forme d'étrangeté.

Blouse retirée, chaussures changées, la femme devient hôtesse. Elle ne parle pas, ne parlera jamais. Observatrice silencieuse, elle prend des notes, décroche parfois le téléphone, sans jamais quitter cette attitude énigmatique. Quel est son rôle ? Que regarde-t-elle réellement ? Pourquoi cette atmosphère si calme semble-t-elle déjà chargée d'inquiétude ?

Un homme arrive. Policier, inspecteur, peut-être commissaire. À partir du mobilier présent, il improvise un bureau, sort des dossiers. Il attend quelqu'un, manifestement. Il coupe la musique. D'emblée, sa présence en impose : gestes précis, assurance naturelle, autorité évidente.

Paraît celui qu'il a convoqué ; l'entretien commence. Les deux hommes ne se font pas face mais se tiennent de biais, comme si l'affrontement ne devait jamais être frontal. Le dialogue glisse progressivement vers l'interrogatoire. L'individu reçu intrigue, dérange, échappe aux catégories habituelles. On comprend bientôt qu'il s’agit d’un indic.

© Photo Guillaume Samama

La tension monte alors imperceptiblement. Ce qui relevait de la conversation devient confrontation. Peu à peu se dessinent la fonction du délateur, ses mécanismes, sa perversité. Le rapport de force se modifie, révélant une autre facette de l'homme de loi.

Dans cette triangulaire où un personnage demeure silencieux tandis que deux autres s'affrontent, beaucoup de choses se disent sans les mots. Le texte, le jeu des acteurs et une mise en scène au cordeau composent un équilibre quasiment chorégraphique. Chaque déplacement, chaque silence, chaque regard semble pesé dans un effet de miroir.

On retrouve dans Le Circuit ordinaire ce qui caractérisait déjà les précédentes mises en scène d'Alexandre Tchobanoff, Cendres sur les mains de Laurent Gaudé et Dans la solitude des champs de coton de Bernard-Marie Koltès : un goût pour les situations de huis clos où les rapports humains deviennent le révélateur d'une violence politique, morale ou existentielle, parfois guerrière.

Dans tous ces spectacles, la musique a un rôle stratégique. Le chant slave initial installe ici un contexte. Et si tu n'existais pas de Joe Dassin crée une respiration inattendue et surprenante avant le basculement. Take this Waltz magnifiquement chantée par Léonard Cohen, est la traduction anglaise du poème de Federico Garcia Lorca : "Pequeño vals vienés". Chaque morceau semble accompagner un personnage, une trajectoire, un état intérieur.

Peu importe finalement que le lieu demeure imprécis, que les personnages n'aient pas de nom ou que l'intrigue ne se dévoile jamais complètement. Ce qui importe est ailleurs : dans la mise à nu des mécanismes qui s'opposent à l'État de droit. Fascisme, dictature, totalitarisme, emprise sur les individus : la pièce explore moins un contexte particulier qu'une mécanique universelle.

© Photo Michel Eid

Prisca Lona, dans le rôle muet absent du texte original qui semble pourtant indispensable, impose une présence mystérieuse et persistante. Yann Collette incarne avec beaucoup de théâtralité un personnage aussi narcissique que fuyant et dangereux, dont la voix sourde semble se dérober au même degré que son altruisme et sa sincérité. Stéphane Bierry, quant à lui, impose dès son entrée une autorité charismatique avant d'opérer un déplacement subtil et remarquable dans son personnage.

C'est peut-être là que réside la véritable force de Circuit ordinaire : derrière son apparente simplicité, la pièce nous place face à l'inquiétante banalité des mécanismes de domination et à l’instabilité des individus qui y sont confrontés.

Face à eux, des questions demeurent : qui domine réellement cette confrontation ? Qui manipule qui ?  Cette femme en apparence effacée, qui est-elle ? Et d’ailleurs, que savons-nous véritablement du rôle effectif et du destin de ceux qui participent à de tels systèmes ? Dans les régimes fondés sur la peur, les certitudes sont fragiles et les positions rapidement renversées. La survie elle-même peut devenir une question de circonstance.

C'est peut-être là que réside la véritable force de Circuit ordinaire : derrière son apparente simplicité, la pièce nous place face à l'inquiétante banalité des mécanismes de domination et à l’instabilité des individus qui y sont confrontés.

Autant de dimensions qui nous rapprochent d’actualités nationales et internationales brûlantes, d’hier et d’aujourd’hui. Une pièce à voir pour nous les rappeler et prendre conscience de notre fragilité.

 

Cath - L'Art de Cath 
Chroniqueuse en toute Liberté
 

LE CIRCUIT ORDINAIRE

De Jean-Claude Carrière
Avec Yann Collette, Stéphane Bierry, Prisca Lona
Mise en scène Alexandre Tchobanoff

Compagnie Le Théâtre de Demain

Attachée de presse Dominique Lhotte

Une pièce vue le samedi 20 juin 2026 au Théâtre Le Girasole, Rue Guillaume Puy, Avignon 84000, où elle sera jouée durant le prochain Festival Off  du 3 au 25 juillet  à 13h35, relâche les mercredis.

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Théâtre Girasole • rue Guillaume Puy • 84000 AVIGNON


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